LES ELLES
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Interview des Elles sur Longueur d’onde, 1997 ?

jeudi 29 octobre 2009, par Lyonic

Tiré de : http://missalzheimer.free.fr/interv...

RENCONTRE

LES ELLES : Seules et parfois même accompagnées

Chanson réaliste, noire, tordue, souriante ou dépressive, Les Elles renouvèlent le genre, injectent le sensoriel dans l’artifice, le théâtre dans la musique et rendant la chanson spectacle vibrant. En l’espace de trois ans, deux albums, et une série de concerts/récitals théâtralisés, Pascaline Hervéet a, à grand coup de personnages évocateurs, décalés, marginalisés, voire auto-marginalisés, imposé son univers et sa sensibilité. Sa vision délivrée sous des mots simples,vrais, crus ou touchants, et fort joliment restituée par le jeu, les sons et la créativité de ses compagnons de route féminins, Les Elles au grand complet, permet à la formation minimale (deux voix/violoncelle/accordéon, piano, orgue) loin de toutes recherches stylées pré-programmées d’éviter l’épate, pour imposer naturel et évidence. Pascaline, en chef de troupe décidé, a le (bon) goût de la chanson pour au mieux s’exprimer. Il lui faut toucher les âmes et le ventre, sans recourir à la provocation pure.

L’auditeur/spectateur s’en trouve, à chaque prestation, retourné. Car il est bien rare au jour le jour de visiter la confidentialité d’autrui (connu ou inconnu) avec une telle intensité. Les Elles nous immergent dans une bulle sensitive où chacun se heurte à ses démons. Nous assistons à la reconstitution d’une cour des miracles où évoluent des monstres pourtant bien humains rythmant l’imaginaire car échappée de vieux cauchemars infantiles, trouvant leur échos dans le quotidien. Simples invités, nous voilà dérangés, déroutés piégés, retenus, manipulés (?), et oublions volontiers fuite et échappatoire. Véritable catalyseur sensoriel, Les Elles tirent les sensibilités de chacun et inventent le jeu de massacre thérapeutique. Ces instants peuvent être violents, tristes, caustiques, cyniques, rarement joyeux, en aucun cas ennuyeux. Elles ne se jouent pas des émotions, ne jouent pas avec les émotions, elles en accouchent ou les font naître.

Touchant à l’essentiel, rien ne sert alors de décrire, analyser ou expliquer les ficelles artificielles (car réfléchies) de leur paradis créatif. Soulignons seulement leur sens aigu du spectacle (décor, lumière, costumes), leurs histoires de toutes pièces composées, leur instrumentation fuyant les facilités mélodiques pour se réfugier dans la mise en son et le bruitage. Leur répertoire coutumier et chansonnier interpelle de façon innée tout en restant inédit, irréprochable, hors mode et rassembleur (le public mélange complaisamment les 18 et 50 ans). Il ne nécessite qu’une chose : y croire.

Tu as seule le monopole de la création. Comment réagissent les musiciennes qui t’accompagnent ?

Cela se passe plutôt bien dans le sens où j’ai monté le groupe sur la base de mes chansons et de mon univers. Il n’y a pas eu de prise de pouvoir en cours de route et j’avais en tête dès le départ quelque chose de bien précis : plutôt un spectacle qu’un groupe. Le groupe s’est mis à exister de lui-même une fois confronté à la scène où nous sentons une véritable fusion entre nous quatre. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il y ait énormément de groupe chez qui la complicité scénique soit si forte. Les arrangements se font toutefois en commun.

Tu écris, composes, as pris en charge la production artistique de l’album... Jouer avec les basses (violoncelle, orgue, percus) vient donc de toi ?

Pour moi, les basses (la main sur le ventre), c’est le ventre. J’adore cette sensation et puis on en a besoin pour compenser l’absence rythmique de la formation. Mais ce qui est intéressant c’est que les musiciennes vont chercher toutes les possibilités de leur instrument afin que l’accompagnement soit à la fois du bruitage et de la musique.

La formation étant ce qu’elle est, comment éviter la redite ?

En fait on se donne encore deux saisons de tournées avant de passer à autre chose. J’ai très envie d’un album de reprise, des chansons de mecs très masculines (Bashung, Brassens, Dutronc, Gainsbourg, ...). Sophie, la pianiste, est une très bonne harmonisatrice et il y a un très beau travail d’arrangement à faire.

Avant de passer aux tiennes, tu as commencé par chanter des chansons du patrimoine dans la rue, puis maintenant ce projet d’album de reprises ; tu tiens à t’inscrire dans un courant chanson française ?

Je ne me pose pas la question. Je m’inscris naturellement dans la chanson car c’est ma culture. Raconter des histoires, ce côté réaliste, c’est tellement profond en moi que j’aurai volontiers tendance à aller voir ailleurs.

La première fois où nous nous sommes rencontrés, nous avions entre autre évoqué Bjork. Les courants électroniques, trip hop, ambient... t’attirent-ils ?

Je suis intéressée mais je reste très prudente. Il y a tellement de gens qui s’y sont mis sans forcément que ce soit réussi... Ce que j’aimerai trouver, c’est l’essence et l’énergie de la techno, sans les machines. Je pense que c’est possible : vois les musiques tribales !

Tes chansons sont lourdes, mêlent schizophrénie, satyre, absurde, et le moins que l’on puisse dire, c’est que le public est vraiment touché. Comment tes proches, ton entourage réagissent-ils à tant de noirceur ?

Ma mère, mon frère ne peuvent pas. C’est trop pour eux. L’album, ils ne l’écoutent pas, ne le supportent pas. Ils sont mal à l’aise quand ils me voient sur scène. J’ai été étonnée que les proches encaissent aussi mal. Même si je libère des choses qui sont en moi, à mes yeux, ça reste un jeu. Mais je comprends. Ce qui me touche beaucoup, c’est l’évolution réceptive du public. Lorsqu’on a commencé, tu sentais vraiment les gens se raidir. Même ceux qui aimaient beaucoup, qui étaient devant, tu les sentais au bout d’un certain temps se rétracter. A présent, tout passe. J’ai l’impression que le public est prêt à tout, accepte tout plus facilement. Alors j’y vais un peu plus.

Tu dois sûrement prendre du plaisir dans l’écriture également ?

Oui, même si au départ je ne voulais pas écrire et que ça a pris du temps. La seule beauté des mots ne m’intéresse pas. Ce que je veux c’est provoquer des images, envoyer des Polaroïds, chercher la précision dans l’émotion. Même dans les textes qui sont plus abstraits, je mets une certaine précision. Je suis incapable de chanter quelque chose qui est flou au niveau de l’émotion. Ce n’est pas à proprement parler mon histoire que je raconte mais je me sers de sentiments que je connais. Je prends un personnage et j’y mets toutes les sensations que je peux connaître pour le rendre crédible.

Tu sembles fascinée par les gens hors-norme.

Je suis très sensible à la marginalité et à la solitude non voulue. Ca me touche beaucoup. Ceux à l’école par exemple qui sont rejetés parce que obèses, pas beaux, comme ci ou comme ça. Ces gens-là m’attirent. Peut-être que je leurs ressemble un peu. J’ai l’impression de les comprendre. Ce qui est sûr c’est que j’ai un problème avec la masse. Les groupes sociaux, scolaires, le même rythme pour tout le monde au même moment... ça m’effraie. Je suis attirée par ceux qui s’en échappent, volontairement ou non.

Mais où puises-tu la force que tu libères sur scène ?

Ce n’est pas de la force, c’est tout simplement vital. Ma relation aux gens est plus simple lorsque je suis sur scène que dans la vie. La scène me permet sans doute de donner sans m’impliquer directement.

On sent que ton "métier" représente plus qu’un simple travail ?

Disons que c’est ma vie. Je ne fais que ça, ne pense qu’à ça. Des fois ce n’est qu’un travail où malgré la fatigue et la cadence des concerts il faut assurer. Il y a des soirs où je ne ressens pas ce que je ressens habituellement sur une chanson. Il faut être suffisamment détendu et préparé pour accepter que le truc que tu fais d’habitude ne fonctionne pas. Il faut être prêt à faire autre chose aller chercher ailleurs. C’est très excitant. Si tu n’as pas peur tu trouves quelque chose, si tu te bloques c’est le cauchemar. La scène c’est très intense, il faut tout un travail pour positiver. Mais c’est un travail comme le bonheur peut être un travail. C’est un apprentissage.

Tu admets tout de même qu’il ne s’agit pas seulement de travail et qu’on ne peut s’improviser performeur du jour au lendemain.

Effectivement, quand tu vois des gens sur scène, tu te dis qu’il y en a qui sont faits pour ça et d’autres pas. Le seul truc qui, je pense, fait la différence, c’est l’urgence que tu mets à le faire. Il y a des gens pour qui c’est vital et d’autres pour qui ça ne l’est pas. Personnellement je ne sais comment serait ma vie si je ne faisais pas ce métier. Il était hors de question pour moi de faire autre chose, je n’avais aucune échappatoire.

Et cela t’arrive de redouter que tout s’arrête ?

Non. Au début nous nous sommes faites casser. Moi d’autant plus, puisque j’avais monté le spectacle. C’est mon inconscience qui m’a sauvée. Je sens parfaitement lorsque je suis dans l’urgence. C’est mon critère de qualité pour écrire et travailler. Et dans ces moments-là, je n’ai pas de doutes. Et puis tout ne peut pas se casser la gueule. J’ai plein de choses à l’intérieur qu’on ne peut pas me piquer. Ce serait l’hécatombe si je me sentais vide, ne ressentais plus rien. Mais je ne suis pas inquiète car à partir du moment où tu fais tout pour que ton truc se réalise, il ne peut rien t’arriver. Je suis assez confiante, ne me pose pas trop de questions et l’histoire des Elles me donne raison.

rencontre réalisée par Bruno Aubin pour Longueur d’ondes (webzine du rock français)

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